La boîte au secret (4) + instantané

Publié le par Jmrenaudie

 

La boîte au secret (4)

 Étendue sur le sol, Lucie ne ressent plus le monde qui l’entoure. La réalité l’a abandonnée. Comme pris au piège d’une peur ancestrale, les corbeaux partent se réfugier dans leur nid. Les écureuils présents se pressent et retournent se cacher dans leur terrier. Surgit un entrefilet de vent qui se faufile entre les troncs des platanes et des marronniers. Ce souffle s’intensifie, plus puissant que l’esprit, il agace les ramures des platanes, dont les feuilles bruissent d’impatience. Seul,  impertinent, un cygne assiste à cette scène surréaliste. Il s’attarde avec méfiance sur le corps de Lucie puis d’un mouvement leste de la queue retourne vaquer à ses occupations.

 Les allées du parc, habituellement empruntées par de nombreux promeneurs, sont vides. Personne pour constater le malaise, aucune âme charitable pour s’intéresser à Lucie. Ce Sahara instantané enroule de ses bras de quartz le corps de Lucie, le désert s’installe. Un souffle chaud caresse le visage de l’enfant de ses doigts de velours, il appuie légèrement sur les paupières, invite au rêve. Puis doucement, imperceptiblement, cette caresse entraîne Lucie dans une série de songes feutrés. Des barrières protectrices se lèvent, protègent Lucie, plus rien ni personne ne peut l’atteindre dorénavant. Lucie utilise cette échappatoire sans sourciller, sombrer dans la folie paraît tellement facile, elle préfère écouter cette onde qui résonne, qui s’approche. Onde divine, Lucie rejette l’idée de passer l’onde noire, pas aujourd’hui, pas après cette découverte au pied du lilas.

 L’onde se transforme. La sinusoïde se détache d’un tableau à la Dali, et s’attache à insuffler le véritable code dans chacune des lettres qu’elle véhicule. Finalement la courbe se révèle dans une voix cristalline, patience, ce mot résonne dans l’esprit de Lucie, puis l’onde change, tournoie, et finit par chasser l’immobilité de cet appel pour inviter au mouvement, entre.

 Le temps ne ressemble plus à ces secondes qui s’égrènent sans fin depuis la nuit des temps. Le temps s’enveloppe d’un nouvel habit, sombre, pesant, et saisit Lucie par les mains pour l’aider à se rétablir sur ses pieds. Le chemin de gravier sous ses semelles a disparu. Les images d’Épinal reflétant habituellement le parc avec ses allées gravillonnées, ses jeunes se bécotant sur les bancs, ses autres plus vieux à discuter, ses poussettes, ses enfants criant, ses autres pleurant, explosent et s’effacent au profit d’un endroit où l’activité humaine se réduit à l’unique présence de Lucie.

 Une porte se dresse devant elle. Pas de poignée, pas de chambranle, ni de gonds, juste une porte qui flotte dans les airs. Lucie tente de jeter un œil de l’autre côté, mais l’avenir se dérobe. Pour savoir, pour comprendre, Lucie sait qu’elle doit écouter cette voix, entre. Son cœur accélère la cadence, il pompe à cent à l’heure.

— Mon père est là ?

 Sa question prend vie, les mots caracolent sous son regard et transpercent tels une épée de chevalier le rocher d’Arthur. Est-ce un signe ? Le graal se dissimule-t-il dans ses contrées ignorées des esprits cartésiens ? Lucie s’avance. L’arythmie de son cœur reprend sa course, plus vite, plus forte. Quand ses doigts effleurent le montant de bois, un éclair surgit au ralenti, s’insinue sous ses ongles et coule telle une fontaine régénératrice dans les fibres de son corps.

 La porte s’ouvre.

 Pour la première fois, Lucie a découvert le chemin, cette route qui mène à sa Terra Incognita. Avant la bascule, avant de revoir la porte se clore dans son dos, Lucie se remémore ce passage du livre. Puis son sanctuaire apparaît sous son regard.

N B : La suite... Au prochain numéro ! 

 

Terra Incognita – Instantané de 1885

Le sanctuaire

 

 « Je suis entré dans ma Terra Incognita pour la première fois la semaine des vêpres. Depuis ce jour, je ne manque pas un jour de m’adresser au Seigneur, et ce pour deux raisons. La première, pour demander pardon, car en pénétrant dans la Terra Incognita, l’ordre établit par les volontés divines ont été troublées (je reviendrai sur ce trouble un peu plus bas).

 

 Fouler le domaine de Dieu n’a rien d’anodin, seulement, une fois encore, la raison m’éclaire trop tardivement sur ce point. L’esprit englué dans cet orgueil propre aux scientifiques, j’ai violé cet écrin recelant les secrets de l’humanité. Au final, pour quoi ? Si ce n’est d’avoir chamboulé ma destinée.

 

 La seconde raison qui oriente mes pas tous les lundis soir en direction de l’église, afin d’y brûler un cierge, répond donc à cette inquiétude soulevée par mon incursion dans la Terra Incognita  du temps des vêpres. Bien que conscient de cette ingérence dans les affaires du créateur, bien que je connaisse le sort qui m’attend si je persiste dans ma quête de réussite, je n’ai aucune intention de rebrousser chemin, je compte poursuivre ma route et explorer ma Terra Incognita.

 Je m’apprête à franchir cette nouvelle étape dans la matinée. J’ignore quand, ni si, je reviendrai vivant de cette longue marche. Quoi qu’il en soit, avant de partir, je dois coucher dans ce carnet mes dernières pensées.

…/…

 L’itinéraire est prêt, les calculs, le temps de trajet, je n’ai rien oublié. Je suis paré à rejoindre cette zone sombre, opaque, palpitante, qui se situe à l’opposée de la porte reliant mon imagination à la réalité.

 Au loin, la boule noire grossit d’heure en heure, elle métastase les ténèbres encore inexplorées de ma Terra Incognita (et avec elle des secrets, je n’en doute pas). Avant que cette boule n’atteigne les rives de mon sanctuaire, avant que cette vague noire recouvre mon imagination, j’ai dans l’obligation scientifique (mais aussi pour laver cet affront fait à Dieu), de pénétrer dans cet au-delà.  et d’en revenir l’esprit plein à craquer de vérités. Car les véritables réponses se situent dans cette boue noirâtre. J’en ai le pressentiment.

 Mon sanctuaire est prêt. J’espère qu’il retiendra les assauts de cette tumeur rampante. J’y travaille depuis plus de trois mois. Par petites touches, ma Terra Incognita s’est modelée à l’image de mes rêves, de mes craintes également. Si un problème survient, je m’y réfugierai, j’attendrai l’ouverture du passage. Et je rentrerai à la maison, sain et sauf ».

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