La boîte au secret (3)

Publié le par Jmrenaudie

09072010-010-.jpg

La boîte au secret (3)

 Deux nuits entières que Lucie ne ferme plus les paupières. Les insomnies se poursuivent et transforment sa vie en un effroyable balai d’atrocités. Les flammes, la plage, la clameur des vagues continuent de la hanter, encore et encore. La mort n’est-elle pas assez horrible pour qu’elle s’invite dans son sommeil sous l’apparence d’une odeur de corps brûlé ? Son père dévoré par l’avidité du feu est une absurdité, songe Lucie, seulement elle sait que cette réponse ne suffit pas. Prendre ses distances face à cette vision est une solution, mais comment réagir quand le harcèlement atteint une dimension propre à annihiler la réalité.

 

 Des masques, oui, elle se souvient de ces personnages sur la plage, mais aussi de tous les autres se tenant par-delà la barrière. Tous, sans exception, portaient des masques. Des faciès de bois recouverts de peintures guerrières, et parfois des visages de cire se modelant sans cesse en des figures diaboliques. Lucie ne dort plus, la faute à qui ? Les coupables se comptent par dizaines, à commencer par cette voiture qui est venue s’encastrer dans la tête de son père suite à une panne électronique. Aussitôt, Lucie se tourne vers le manufacturier de ladite voiture qui connaissait les défauts, et n’a pas su réagir assez rapidement. Décompter, désigner, Lucie comprend aujourd’hui l’inutilité de cette pensée mécanique. Se visualiser les éléments responsables de cette perte est un non-sens, car au final Lucie désigne d’un doigt accusateur l’unique responsable : Le destin.

 

 Avant de descendre dans la cuisine, elle s’assoit sur le rebord du lit. La mine pensive, elle se saisit du livre découvert dans la boîte.  Elle l’ouvre. Cette fois Lucie désire lire plus en profondeur l’écriture déliée s’attardant sur une centaine de pages. Elle parcourt les premiers extraits, se penche un instant sur une phrase, puis fixe son regard sur paragraphe : « J’ai découvert la nuit dernière où il se cache. Une fois de plus je suis entré dans ma Terra Incognita, maintenant la route est tracée, je n’ai plus à subir les assauts de ces visions et je peux enfin progresser. Je sais que cela ne durera pas. Je me sens dans la peau d’un véritable explorateur, je ne bouge pas de mon petit appartement, mais je voyage à des millions de lieues de cette claustration imposée par…. »

 

 L’interrogation se lit sur le visage de Lucie, qu’a-t-il découvert ? Elle survole un passage, l’auteur du livre décrit la vie de sa rue, il est parisien. Le récit est décousu, ce qui rend la lecture plus ardue. Finalement, après deux pages d’une lecture attentive, Lucie parvient à la réponse : « Comme dans tout dictionnaire ou encyclopédie, l’index est là, perdu dans cette zone sombre. Il est la clef qui ouvrira un passage vers les autres Terra Incognita. Je le sais, c’est présent en moi, les hommes sont tous liés. Une conscience collective existe, elle est la somme de toutes les Terra Incognita, mais pour y accéder, pour toucher ce Graal, je dois absolument découvrir l’index.  Maintenant une question se pose : Vais-je avoir la force d’affronter mes démons ? Jusqu’à présent, j’ai évité soigneusement de pénétrer dans cette zone, mais la nuit dernière, j’ai osé ‘pour des raisons purement scientifiques’ franchir le palier et… »

 

 Machinalement, comme sous l’effet d’une flamme, les mains de Lucie relâchent ce livre devenu un instant tison. Sa lecture s’arrêtera là pour aujourd’hui.

 

 Changement de cap, direction le rez-de-chaussée. Un vertige, sans doute synonyme d’avertissement, accompagne son mouvement quand elle se lève. Lucie l’ignore et poursuit sa route. Elle entame sa descente, une odeur de pain grillé lui rappelle que la vie continue. Un son attire son attention. Une tasse s’entrechoque contre un meuble, rien de grave, puis un cri survient : sa mère pleure. Le monde se fige, Lucie ne bouge plus.

 

 Lucie se tient à la rambarde de l’escalier, elle n’ose plus descendre. Des tremblements, un mélange de peur et de colère, envahissent ses membres. Lucie ne souhaite pas affronter sa mère, pas maintenant, pas après cette nuit de cauchemar. La honte empoisonne aussitôt son cœur. Je ne te laisse pas tomber maman, mais j’ai envie de vivre. Se complaindre dans le malheur n’est pas une solution. Lucie ravale son envie de hurler cette souffrance filiale et abandonne toute envie de s’enfermer entre quatre murs face à cette mère devenue trop tôt asthénique.

 

 Lucie remonte dans sa chambre. Cinq minutes plus tard, elle délaisse l’ambiance malsaine dévorant la maison pour la fraîcheur du parc des Bosquets.

 

 Lucie marche lentement, elle n’a de cesse d’avoir des pensées pour ce lieu magique découvert dans le livre. Et si tout cela n’était pas un rêve… Soudainement, le temps se tord. Lucie ne tient plus sur ses pieds. Depuis la découverte de ce livre, l'image de son père hante ses songes. Ses pas crissent sur les graviers du parc, le ciel se dilate, change de couleur, la route tangue sous son regard...

 

 La Terra Incognita ! C'est elle. Lucie n'en doute pas.

 

 Elle aperçoit une silhouette traverser son champ de vision, papa, puis un vol de corbeaux survolant les platanes et les marronniers, accompagne sa chute dans un croassement étourdissant.

 

NB : To be continued… J

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article